Sur les premières pentes abruptes de la colline du Kuppa où le sénateur et industriel Jules SCHEURER avait bâti son « château », s’étendait vers l’ouest, le très vaste espace dédié aux jardins potagers. On y trouvait plusieurs grands bacs en béton de 10 à 15 m de long et disposés en étages sur le flanc raide du site. Une réalisation « autochtone » et j’ajouterais volontiers « alsacienne » à l’instar des cultures incas, toute proportion gardée ! Les bacs servaient de couveuses aux plantes semées avant leur transplantation dans les différentes zones du potager. Ces bacs étaient couverts de grands et lourds panneaux amovibles constitués d’un ensemble de carreaux de verre dans un cadre fait de cornières métalliques soudées ; carreaux qu’il fallait remplacer quand ils cassaient. Il arriva qu’une forte bourrasque de vent souleva les panneaux et les endommagea.

Selon les saisons et les heures de la journée on levait ces panneaux afin d’aérer et de diminuer la température sous cloche. De gros tuyaux métalliques couraient à l’intérieur des bacs à quelque distance du niveau du terreau et qui, à l’époque Scheurer, servaient à chauffer les bacs en hiver. Depuis cette pratique a été abandonnée car sans doute les dépenses de chauffage devait grever lourdement un budget de plus en plus réduit.

Au bout de la dernière allée des bacs, côté Ouest, était situé un petit bassin circulaire d’environ un mètre de diamètre constitué d’une large buse renversée en béton dont le fond avait été cimenté pour assurer une parfaite étanchéité. Une canalisation amenait l’eau que l’on faisait couler d’un robinet placé au-dessus du bassin et qui était fixé à un support métallique enfoncé en terre. Pour remplir rapidement les arrosoirs on les plohgeait dans le bassin.

Un jour, échappant à la vigilance de mon père qui exceptionnellement  nous gardait, ma sœur s’amusait à faire flotter sur l’eau des brindilles trouvées à proximité. Le jeu s’interrompît brutalement lorsqu’elle bascula par-dessus le bord du bassin et se trouva la tête et une partie du tronc dans l’eau. Dans cette position son centre de gravité était au-dessus du bassin et elle ne put se relever. Quand mon père la vit et la retira de l’eau, elle avait perdu connaissance. Sans paniquer, il la renversa pour dégager l’eau des poumons et pratiqua la respiration artificielle qu’il avait apprise à l’armée ; elle reprit conscience. Notre présence dans le potager était rare. C’était quand ma mère avait un rdv chez le médecin.

Les semis étaient constitués de graines de salades, de radis, de carottes et de tous les légumes nécessaires à l’alimentation des pensionnaires et du personnel du « château ». La grande serre était composée d’un bâtiment qu’on appelait la boutique où se trouvaient un grand établi sur lequel était fixé un étau usé par de nombreux coups de lime intempestifs et, à côté, une grande armoire dans laquelle étaient entreposés les outils nécessaires aux travaux de réparations.

Une grande armoire sans portes se trouvait aussi sur une autre face intérieure du local où étaient disposés sur des étagères différents appareils dont je ne connaissais pas l’utilité. Peut-être mon esprit était-il simplement distrait et m’empêchait donc de comprendre toute cette technologie qui y étaient étalées car mon regard était obstinément orienté vers l’espacé entre le mur et cette armoire placée immédiatement derrière la porte d’entrée ?

C’est en effet à cet endroit qu’était posé et à mon goût d’enfant, un magnifique fusil Lebel, artéfact perdu d’évènements tragiques mais devenu pour moi un très mauvais mais passionnant jouet. Cette boutique comportait une annexe à trois niveaux dont une cave dans laquelle se trouvait le calorifère au coke qui devait chauffer la grande serre en hiver et, à l’époque « Scheurer », les bacs extérieurs. J’accompagnais parfois mon père, certains soirs d’hiver, à l’heure où il fallait recharger la chaudière avec du coke. Une lampe à pétrole portative nous éclairait dans la nuit noire ; le réseau électrique n’avait pas encore allongé ses tentacules jusqu’aux extrémités Ouest du village.

Au deuxième niveau étaient entreposés les outils de jardinage et le troisième niveau était destiné à engranger les fourrages herbeux des lapins. La serre proprement dite était composée d’une solide et vaste structure en verre avec une surface totale au sol d’environ 450 m2. Elle était divisée en deux parties séparées par une paroi en verre et fermée par une porte métallique. Les deux parties pouvaient être chauffées à des températures différentes selon les besoins des plantes qui y étaient entreposées. Les tuyaux « radiateurs » qui traversaient les serres étaient de diamètres différents dans les deux salles et n’y rayonnaient donc pas la même quantité de chaleur. La serre servait principalement à faire pousser et à conserver à une température adaptée, les plantes de décoration du « château ».

Il y en avait une grande quantité qu’il fallait évidemment soigner et arroser régulièrement et chacune à un rythme précis. L’air chauffée en hiver, chargée d’humidité et des senteurs de l’humus ainsi que des exhalaisons parfumées de certaines plantes, suscitait en moi une exaltation que je revis en y pensant. A suivre…

 Le grand jardin où les légumes s’épanouissait avant la cueillette était plus loin encore à l’ouest. C’était un espace d’environ 1600 m2. On y cultivait des fraises et presque tous les légumes de jardin de notre climat tempéré. Cette surface importante devait être arrosée abondamment surtout en été et je me souviens étant enfant, que mon père se levait à 4 h du matin pour aller arroser les grands bacs et le jardin avant l’arrivée des premiers rayons chauds du soleil. Il était aussi nécessaire de couvrir les panneaux de verre des bacs avec des claies en lattes de bois et certaines zones plus fragiles avec d’épais tapis de paille pour protéger les jeunes pousses du rayonnement direct. Toute la propriété qui couvrait probablement presque un km2, était aussi couverte d’arbres fruitiers qu’il fallait tailler et en récolter les fruits en été et en automne. A une période précise de l’année certains arbres étaient pulvérisés d’un insecticide dont la toxicité ne fait aucun doute aujourd’hui et qui, à l’époque, était mesurée avec le plus léger scrupule et la plus grande ignorance.

L’insecticide apparaissait comme une trouvaille fabuleuse nonobstant un danger surnois décelé bien plus tard. En contre-bas des grands bacs se trouvaient une grande basse-cour avec des dizaines de poules, des dizaines de lapins dans des cages et même un espace pour quelques cochons. Il y avait aussi à l’Est de la serre à quelques pas de distance, un ancien terrain de tennis envahi par la végétation sauvage où j’avais encore trouvé quelques balles égarées que le temps et les intempéries avaient outrageusement malmenées. C’est là que devaient se mesurer en adresse et agilité quelques hauts dignitaires de l’Etat français. N’oublions pas que parmi les personnalités importantes reçues au Château figure aussi le Roi régnant d’Italie. L’herbe de presque toute la propriété était longtemps fauchée manuellement et longtemps aussi la terre était retournée au moyen d’une pelle de jardinage. L’acquisition d’un cultivateur rotatif a été faite tardivement. Le désherbage du potager et des bacs étaient aussi réalisés manuellement. L’entretien des gazons et des rocailles aménagées ainsi que l’entretien des espaces de circulation étaient aussi à la charge du jardinier, mon père, aidé de deux pensionnaires âgés ; un ensemble de travaux harassants pour un personnel si peu nombreux qui ne serait plus envisageable dans le cadre légal d’aujourd’hui.

Mano Beltzer